Au fond de la bouteille

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Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre.
Confessions, Jean-Jacques Rousseau. (via la-reponse)

(via la-reponse)

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On doit se garder de la confusion dans laquelle un artiste ne tombe que trop aisément, par contiguity psychologique, pour parler comme les Anglais : croire qu’il est lui-même ce qu’il peut représenter, méditer, exprimer. Le fait est que, si justement c’était le cas, il ne pourrait absolument pas représenter, méditer, exprimer cela ; un Homère n’aurait pas pu créer un Achille, un Goethe créer un Faust, si Homère avait été un Achille et Goethe un Faust. Un artiste parfait et rien qu’artiste est séparé de toute éternité du “réel”, de la réalité effective ; d’un autre côté, on comprend à quel point il peut parfois devenir las jusqu’au désespoir de cette éternelle “irréalité” et de cette fausseté de son existence intérieure, — et on comprend bien qu’il fasse alors la tentative de passer dans ce qui lui est justement le plus interdit, dans la réalité effective, la tentative d’être réel. Avec quel succès ? On le devinera… Telle est la velléité typique de l’artiste : cette même velléité à laquelle aussi succomba Wagner devenu vieux, et qu’il a dû expier si cher et d’une façon si fatale (elle lui fit perdre les meilleurs de ses amis). Mais, finalement, cette velléité mise à part, qui ne souhaiterait, et pour l’amour de Wagner lui-même, qu’il ait pris congé de nous et de son art autrement, non point avec un Parsifal, mais d’une manière plus triomphante, plus assurée, plus wagnérienne, — d’une manière moins égarante, moins équivoque eu égard à sa volonté d’ensemble, moins schopenhauérienne, moins nihiliste ?…

Généalogie de la morale [Troisième traité : Que signifient les idéaux ascétiques ? ; §4] - Nietzsche

Traduction : Eric Blondel, Ole Hansen-Løve, Théo Leydenbach, Pierre Pénisson.

(via vide-et-sans-forme)

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ERYXIMAQUE. — Il est bien vrai que si notre âme se purge de toute fausseté, et qu’elle se prive de toute addition frauduleuse à ce qui est, notre existence est menacée sur-le-champ, par cette considération froide, exacte, raisonnable, et modérée, de la vie humaine telle qu’elle est.
PHEDRE. — La vie noircit au contact de la vérité, comme fait le douteux champignon au contact de l’air, quand on l’écrase.
SOCRATE. — Eryximaque, je t’interrogeais s’il y avait un remède ?
ERYXIMAQUE. — Pourquoi guérir un mal si rationnel ? Rien, sans doute, rien de plus morbide en soi, rien de plus ennemi de la nature, que de voir des choses comme elles sont. Une froide et parfaite clarté est un poison qu’il est impossible de combattre. Le réel, à l’état pur, arrête instantanément le cœur… Une goutte suffit, de cette lymphe glaciale, pour détendre dans une âme, les ressorts et la palpitation du désir, exterminer toutes espérances, ruiner tous les dieux qui étaient dans notre sang. Les Vertus et les plus nobles couleurs en sont pâlies, et se dévorent peu à peu. Le passé, en un peu de cendres ; l’avenir, en petit glaçon, se réduisent. L’âme s’apparaît à elle-même, comme une forme vide et mesurable. — Voilà donc les choses telles qu’elles sont qui se rejoignent, qui se limitent, et s’enchaînent de la sorte la plus rigoureuse et la plus mortelle… O Socrate, l’univers ne peut souffrir, un seul instant, de n’être que ce qu’il est. Il est étrange de penser que ce qui est le Tout ne puisse point se suffire !… Son effroi d’être ce qui est, l’a donc fait se créer et se peindre mille masques ; il n’y a point d’autre raison de l’existence des mortels. Pour quoi sont les mortels ? — Leur affaire est de connaître. Connaître ? Et qu’est-ce que connaître ? — C’est assurément de n’être point ce que l’on est. — Voici donc les humains délirant et pensant, introduisant dans la nature le principe des erreurs illimitées, et cette myriade de merveilles !… Les méprises, les apparences, les jeux de la dioptrique de l’esprit, approfondissent et animent la misérable masse du monde… L’idée fait entrer dans ce qui est, le levain de ce qui n’est pas… Mais enfin la vérité quelquefois se déclare, et détonne dans l’harmonieux système des fantasmagories et des erreurs… Tout menace aussitôt de périr, et Socrate en personne me vient demander un remède, pour ce cas désespéré de clairvoyance et d’ennui !…
L’Âme et la danse - Paul Valéry (via vide-et-sans-forme)

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Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

    “Les autres hommes ont d’autres maitres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de ne pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement l’esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégout et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.”

Stig Dagerman - Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

Classé dans Stig Dagerman Notre besoin de consolation est impossible à rassasier suicide testament écriture

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C’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état de choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables.

L’Être et le Néant, Jean-Paul Sartre

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- Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! Il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! - comme nous !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, "Le Masque" (via sdbeauvoir)

(via maldoror6)