Au fond de la bouteille

1 note

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

    “Les autres hommes ont d’autres maitres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de ne pas oser l’employer, de peur de l’avoir perdu. De plus, je suis tellement l’esclave de mon nom que j’ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégout et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.”

Stig Dagerman - Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

Classé dans Stig Dagerman Notre besoin de consolation est impossible à rassasier suicide testament écriture

1 note

C’est à partir du jour où l’on peut concevoir un autre état de choses qu’une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu’elles sont insupportables.

L’Être et le Néant, Jean-Paul Sartre

Classé dans Sartre L'Être et le Néant

60 notes

- Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! Il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! - comme nous !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, "Le Masque" (via sdbeauvoir)

(via maldoror6)

0 notes

"Mon coutelier m’a dit que ce rasoir couperait… et ce rasoir ne coupe pas ! (Avec amertume.) Et l’on veut que j’aime le genre humain ! Pitié ! Pitié ! Oh ! Les hommes !… Je les ai dans le nez ! Oui, tout ce monde n’est que mensonge, vol et fourberie ! Exemple : hier je sors… A trois pas de chez moi, on me fait mon mouchoir. J’entre dans un magasin pour en acheter un autre … Il y avait écrit sur la devanture : English spoken… et on ne parlait que français ! (Avec amertume.) Pitié ! Pitié ! Il y avait écrit : “Prix fixe” … Je marchande … et on me diminue neuf sous !… Infamie !… Je paye … et on me rend… quoi ? une pièce de quatre sous pour une de cinq !… Et l’on veut que j’aime le genre humain ? .. Non !… non !… non !… Tout n’est que mensonge, vol et fourberie !… Aussi, j’ai conçu un vaste dessein … J’ai des amis, des canailles d’amis qui, sous prétexte que c’est aujourd’hui ma fête, vont venir m’offrir leurs vœux menteurs. Je leur ménage une petite surprise… une fête Louis XV, avec des gâteaux de l’époque et des rafraîchissements frelatés, comme leurs compliments. Je leur servirai du riz au lait sans lait et sans riz !… A minuit, je monte sur un fauteuil et je leur crie : “Vous êtes tous des gueux ! j’en ai assez de vos grimaces ! Fichez-moi le camp !…” (Grelottant) Brrr… Je me refroidis dans ce costume … J’ai mal dormi … J’ai fait des rêves atroces.”

Classé dans Eugène Labiche

1 note

- Auden, a-t-elle annoncé, quelles sont ses dernières paroles ?
- Je ne les connais pas. Jamais entendu parler de lui.
- Jamais entendu parler de lui ? Pauvre inculte ! Approche et lis cette phrase.
Je me suis approché et j’ai lu la phrase qu’elle suivait du doigt.
- ” Tu aimeras ton voisin tordu / de ton coeur tordu “, ai-je lu à voix haute. Oui. C’est pas mal.
- Pas mal ? Ben voyons, les tortifrites sont pas mal. Faire l’amour est pas mal drôle. Le soleil pas mal chaud. Putain, ce truc en dit tellement sur l’amour et les gens cassés, c’est exactement ça.

Classé dans Qui es-tu alaska ? john green

9 notes

-Pourquoi sont-ils si méprisants ? demanda Chloé. Ce n’est pas tellement bien de travailler…
-On leur a dit que c’était bien, dit Colin. En général, on trouve ça bien. En fait, personne ne le pense. On le fait par habitude et pour ne pas y penser, justement.
-En tout cas, c’est idiot de faire un travail que des machines pourraient faire.
-Il faut construire des machines, dit Colin. Qui le fera ?
-Oh ! Évidemment, dit Chloé. Pour faire un œuf, il faut une poule, une fois qu’on a la poule, on peut avoir des tas d’œufs. Il vaut donc mieux commencer par la poule.
-Il faudrait savoir, dit Colin, qui empêche de faire des machines. C’est le temps qui doit manquer. Les gens perdent leur temps à vivre, alors, il ne leur en reste plus pour travailler.
-Ce n’est pas plutôt le contraire ? dit Chloé.
-Non, dit Colin. S’ils avaient le temps de construire les machines, après ils n’auraient plus besoin de rien faire. Ce que je veux dire, c’est qu’ils travaillent pour vivre au lieu de travailler à construire des machines qui les feraient vivre sans travailler.

Boris Vian - L’écume des jours

Classé dans boris vian l'écume des jours

10 notes

-Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu’on regarde c’est la mort qu’on aperçoit.
Oh ! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible. Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête rongeuse. Je l’ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi l’homme radieux, frais et fort, que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi. Oui, elle m”a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir !
Oh ! vous saurez cela ! Si vous réfléchissiez seulement un quart d’heure, vous la verriez.
Qu’attendez-vous ? De l’amour ? Encore quelques baisers, et vous serez impuissant.
Et puis, après ? De l’argent ? Pour quoi faire ? Pour payer des femmes ? Joli bonheur ! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits entières sous les morsures de la goutte ?
Et puis quoi encore ? De la gloire ? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus la cueillir sous forme d’amour ? Et puis après ? Toujours la mort pour finir.
Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l’espace. Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur et me crient : “La voilà !”
Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer !
Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant presque qu’on l’écoutait.
Il reprit : -Et jamais un être ne revient, jamais…
On garde les moules des statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils ; mais mon corps, mon visage, mes pensées, mes désirs, ne reparaitront jamais. Et pourtant il naitra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes, indéfiniment différentes, bien que pareilles à peu près.
A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? A quoi pouvons-nous croire ?
Toutes les religions sont stupides avec leur morale puérile et leurs promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.
La mort seule est certaine.
Il s’arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus, et, d’une voix lente :
-Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois et des années, et vous verrez l’existence d’une autre façon. Essayez donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées et de l’humanité toute entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez combien ont peu d’importance les querelles des romantiques et des naturalistes, et la discussion du budget.
Il se remit à marcher d’un pas plus rapide.
-Mais aussi vous sentirez l’effroyable détresse des désespérés. Vous vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez “à l’aide” de tous les cotés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé ! Et personne ne viendra.
Pourquoi souffrons-nous ainsi ? C’est que nous étions nés sans doute pour vivre davantage selon la matière et moins selon l’esprit ; mais, à force de penser, une disproportion s’est faite entre l’état de note intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.
Regardez les gens médiocres , à moins de grands désastres tombant sur eux, ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les bêtes non plus ne le sentent pas.

Il s’arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d’un air las et résigné :
-Moi, je suis un être perdu. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.
Il ajouta, après un silence : -Je n’ai que la rime.
Puis levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la pleine lune, il déclama :

    Et je cherche le mot de cet obscur problème
    Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.

Classé dans guy de maupassant bel-ami

1 note

"Nous n’avons fait que fuir" est un album de Noir Désir, accompagné de Christian Perruchi, enregistré en public le 21 juillet 2002, lors du Festival de Montpellier-Radio France et publié le 10 juin 2004. Il contient un seul et unique morceau de 55 minutes sur un long poème de Bertrand Cantat.

Classé dans Noir desir nous n'avons fait que fuir bertrand cantat